Enquête/Migration irrégulière en Guinée : Sur les traces des passeurs clandestins (Première partie)

17/12/2020

En 2019, environ 160 000 personnes ont demandé l’asile en France, selon des statistiques de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), cité par nos con(.)frères de www.forumrefugies.org. Ces statistiques placent l’Hexagone en tête des pays européens ayant enregistré le plus grand nombre de demandes d’asile en 2019, devant l’Allemagne avec 131 870 demandes, révèlent le même site en février dernier. La Guinée se maintient à la deuxième place des bleds pourvoyeurs de demandeurs d’asile en France, avec un niveau relativement stable : 2018 (6 027 contre 6 188 en 2019). Le 8 avril 2019, le con(.)frère, Le Monde, notait que la Guinée occupait le deuxième rang des demandeurs d’asile en France, derrière l’Afghanistan : 8 433 demandes de protection. Et la première nationalité parmi les mineurs non accompagnés, soit près du tiers d’entre eux, avec 5 227 mesures de protection en 2018. Les chiffres diffèrent, mais la place de la Guinée ne change pas. Pour la plupart, les compatriotes entrent par la Méditerranée occidentale et centrale via la route, avec la complicité de passeurs clandestins. Selon maints rapports, pour beaucoup, Mamou serait le point de départ via trois principales routes: Mamou-Dabola-Kouroussa-Kankan-Siguiri-(Kourémalé)-Bamako (Mali); Mamou-Faranah-Kissidougou-Guéckédou-Macenta-N’Zérékoré-Lola (Pinet ou Zoo), frontière ivoiro-guinéenne ; Mamou-Dalaba-Pita-Labé-Koundara-Mandat (Sénégal). En 2015, les migrants guinéens n’étaient même pas dans le top dix des nationalités arrivant en Europe par la route migratoire.

Ce 19 novembre, la fraîcheur matinale de la saison froide, la rue commerciale de Mamou, ville carrefour, fourmille du monde. Dans un bar-café vers la Maison des jeunes du coin, un homme devant des jeunes, menace: «Quiconque demande de donner des informations sur un quelconque migrant parvenu en Europe, moi, je ne lui dirai rien. Ce sont des gens à la solde des Blancs, pour causer des ennuis à nos frères, ils peuvent te demandent des informations sur les intéressés, tu les leur donnes ; le plus souvent, ces informations ne corroborent pas l’information donnée aux Blancs par ton frère, finalement, on peut le rapatrier…» Nous avions un rendez-vous là, à 10h 30, avec un groupe de migrants retournés, membres de l’antenne locale de l’Organisation guinéenne pour la lutte contre la migration irrégulière, OGLMI : Mamadou Saïdou Barry (26 ans), prési de l’antenne locale de l’OGLMI; Mamadou Diouma Mara (24 ans) ; Ousmane Barry (27 ans) ; Saïkou Oumar Tall (32 ans); Boubacar Ly (34 ans), entre autres. OGLMI-Mamou compterait 400 membres. Et chacun de nous narrer son odyssée : départ de Guinée, arrivée en Lybie ou Algérie, via plusieurs pays. A bord de transports en commun, taxis et bus, affrétés par des passeurs, pour la plupart sans scrupules, qui les abandonnent en territoire inconnu, à la merci d’autres passeurs, puis ils échoient dans des camps tenus par des passeurs de diverses nationalités : malienne, guinéenne ou de l’État du territoire de transit. Mamou passe pour une ville-carrefour (de Mamou on se rend dans trois des quatre régions naturelles du pays), Mamou, c’est aussi un nid des passeurs clandestins. On en jase, mais nul quasiment ne les nomme ou indexe, les passeurs y ont bel et bien pignon sur rue. «Les grands passeurs à Mamou sont en ville, et bien connus», se reprocherait de nous en avoir trop dit un père de famille. «Il y a beaucoup de passeurs à Mamou, et il y en a qui ont réussi dans ça. La population ne les dénonce pas», confie un poulet.

Modus operandi. «Quand vous décidez de partir, si votre famille est au courant de votre projet, vous lui direz au revoir, sinon, vous attendrez d’avoir franchi les frontières guinéennes pour le faire. Les passeurs ici vous disent qu’ils peuvent vous envoyer en Europe (France, Espagne, Italie) par le désert et par la Méditerranée. Ils vous disent qu’ils ont des hommes sûrs sur tout votre trajet, quelle que soit la route que vous leur proposerez. Ils vous réclament entre 2 000 000 et 5 000 000 francs guinéens, parfois plus, à payer avant le départ, le plus souvent. Le jour où vous appellerez votre famille à partir d’un numéro de téléphone avec l’indicatif téléphonique de l’Algérie, votre représentant au sein de la famille lui verse l’argent à Mamou, via son complice. Sinon, il (le passeur) vous donne un numéro de téléphone guinéen sur lequel vous transférerez l’argent par le Mobile Money, le plus souvent son complice-là est installé à Conakry. J’ai tout de même rencontré des amis à Agadez qui ont reçu de l’argent de leurs parents par des agences de transfert et par une banque. En tout cas, si vous ne transférez pas l’argent au passeur, on vous frappe matin, midi, soir et il vous réclame le bon numéro, c’est-à-dire le numéro d’une personne qui peut vous payer l’argent qu’il vous réclame. Quand vous le lui donnez, il appelle le parent et vous torture en direct. Lorsque votre parent entendra vos lamentations, vos cris, il lui dira dans une des langues guinéennes: ‘’Moi aussi, je suis migrant, je suis avec votre fils, si vous ne lui envoyez pas l’argent, ceux qui le torturent-là vont le tuer comme ils viennent de le faire à un ami tout de suite…’’ Devant une telle situation, votre parent se précipite à envoyer l’argent le plus tôt possible au passeur ou à son représentant… Mais les passeurs sont nombreux et ne vous conduisent jamais à bon port. C’est comme ça ils abandonnent des migrants dans le désert avec d’autres compatriotes et des migrants d’autres nationalités», témoignent en chorus plusieurs migrants retournés. Boubacar Ly de l’OGLMI ajoute que des passeurs guinéens, il en a rencontré au Mali, au Niger. Il se souvient d’un de Mamou rencontré à Agadez, se prénommant Yaya. Deux de collègues de Boubacar Ly se rappellent d’un certain A.Bah, originaire de la sous-préfecture de Tamagaly (Mamou), qui résiderait actuellement à Mamou-ville, parce que «rapatrié». De nombreux migrants retournés ou rapatriés citent des passeurs à Mamou ou de Mamou qui opèrent ailleurs: Moussa Traoré (Gao-Mali), Baïlo Tamanrasset, Link (Mamou-ville), Barry Transport à Bamako, BB, Rougeaud ou ABC (à Mamou qui nous a posé un lapin), d’autres et d’autres. Stratagème pour ne pas les rencontrer ou pour les protéger ? Allez savoir ! Bien des migrants retournés repartent dès qu’ils en trouvent «les moyens». Selon des membres de l’OGLMI, des candidats à la migration clandestine ayant raté la traversée de la Méditerranée ou en mesuré le risque se sont reconvertis en passeurs clandestins, le temps de se renflouer pour traverser par les airs. Ce n’est pas plus con.

Les passeurs de Mamou ne travailleraient pas en réseau avec ceux de Labé ou de Koundara, les dénicher, autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Une source bien au fait de la question migratoire à Mamou, qui a requis l’anonymat : «Je ne suis pas en mesure de vous dire qu’il y a tel et tel passeur à Mamou. Parce que c’est une situation que vous ne pouvez pas toucher du doigt, vous ne pouvez pas identifier les passeurs, ce sont des gens qui travaillent dans le noir. Lorsque nous, nous interrogeons les jeunes ici, c’est vrai que beaucoup d’entre eux disent avoir versé de l’argent à quelqu’un ici, mais ils ne peuvent pas dénoncer. Une fois, lors d’une réunion du Comité de pilotage du projet que dirige le Sous-bureau de l’OIM à Mamou, dans l’enceinte du Gouvernorat, l’Inspecteur régional des affaires religieuses a témoigné qu’une fois, un monsieur a perdu son fils dans la Méditerranée. Ils sont allés lui présenter les condoléances d’usage. Il leur a dit : ‘’Pourtant, j’ai versé beaucoup d’argent à quelqu’un de Mamou ici, mais voilà le résultat’’. Ils lui ont dit: ‘’Ce que tu devrais faire, c’est de nous dire qui c’est, pour qu’on mette main sur lui, qu’on puisse démanteler le réseau qui envoie nos enfants pour mourir dans le désert ou dans la mer…’’ Mais il n’a jamais voulu dénoncer l’intéressé. Il y a une sorte de complicité sociale, parce que les gens se taisent, ils ne dénoncent pas. Je pense que c’est une chaîne où beaucoup de personnes trouvent leur compte, et donc il faut l’entretenir…»

Mamadou Oury Bah, chargé de Réintégration à l’OIM, Sous-bureau de Mamou, depuis août 2017, supervise cinq autres agents. Ses «bureaux satellites» sont basés à Faranah, Dabola, Dinguiraye, Labé, excusez du peu ! Lui, non plus n’est pas en mesure de citer de noms de passeurs. «Parce qu’entreprendre des actions répressives pour sanctionner ces passeurs-là, relève de l’Etat. Nous, nous travaillons au compte du Projet de Renforcement de la Gouvernance migratoire et d’appui à la Réintégration durable en Guinée, financé par l’Union européenne à travers son Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique. Tout ce qu’on a, c’est entreprendre des actions pour renforcer les capacités de gouvernance des acteurs de l’Etat, favoriser le retour volontaire des migrants guinéens et œuvrer pour leur intégration durable dans le pays. C’est cela notre mission ici depuis 2017. »

Cette enquête a été réalisée grâce à un appui du Bureau régional de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture) à Dakar, dans le cadre de son projet: «Autonomisation des jeunes en Afrique et lutte contre la migration irrégulière à travers les medias et la communication». Projet réalisé dans huit pays: Côte d’Ivoire, Cameroun, Ghana, Guinée, Mali, Niger, Nigeria et Sénégal. Le projet est financé par le Ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI), via l’Agence italienne pour la Coopération au Développement (AICS).

Mamadou Siré Diallo

en collaboration avec www.conakrylive.info

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